Certaines situations banales me mettent très mal à l'aise : je sens alors resurgir la timidité maladive contre laquelle j'ai pourtant remporté quelques victoires. Dans les rencontres physiques
(et pas que seskuelles, hein!) par exemple, j'ai énormément progressé : je suis presque décontracté. Il faut dire que quand on commence à bosser, surtout dans un métier de contact, on n'a pas trop le choix.
Le téléphone, c'est autre chose. C'est un supplice en temps normal, mais quand il s'agit d'appeler un inconnu, on tombe dans le septième cercle de l'Enfer
(quelqu'un sait combien il y en a en tout?). A choisir, je prends la conférence devant 5000 personnes physiquement présentes.
Pourquoi une telle panique m'empoigne-t-elle lorsque je décroche le combiné? Est-ce la peur de bafouiller, d'être ridicule? Sans doute. Mais on peut tout aussi bien être grotesque en chair et en os
(et j'en sais quelque chose, croyez-moi). J'ai pourtant l'impression qu'on peut toujours s'en tirer par une pirouette, quand on est bel et bien là, et pas simplement un immatériel petit filet de voix. C'est sans doute ce qu'on appelle le charisme. Et de charisme, au téléphone, je n'en ai pas.
Je souffre du même syndrome que tous les perfectionnistes : j'ai en tête le déroulement d'une conversation idéale, et je suis persuadé que tout le monde y arrive,
à part moi. J'ai l'impression d'être le seul individu téléphoniquement inadapté.
Heureusement, il a des coups de fil très décomplexants, quand le hasard choisit de vous mettre en relation avec un autre handicapé du téléphone. Hier, j'ai dû joindre l'éducatrice d'une de mes élèves. Je me saisis du combiné, la main soudainement moite. La coeur battant à tout rompre
(et, vraiment, je n'exagère pas!), je décide de grimper m'isoler dans la chambre. Je répète cinq minutes mon allô
(pas trop timide, mais pas autoritaire non plus, et surtout pas sensuel - ça, ça va être dur). Mais non, en fait, c'était mieux en bas : je dévale les escaliers. C'était bien futé : en plus de sentir mon
viril poitrail retentir des ruades de mon coeur, j'ai maintenant le souffle court. Je respire un bon coup et... c'est pire. Qu'importe, faut y aller : entre bravade et résignation, je compose le numéro du foyer. J'entends mon souffle d'otarie résonner dans l'écouteur.
"Les lignes de votre correspondants sont toutes occupées. Veuillez..."
Super. Au moment presque apaisant où on se dit que, ça y est, on ne peut plus reculer, tout est à recommencer. On sait déjà qu'on va passer la prochaine demi-heure à tergiverser, et on réfléchit à appeler avant un coach de préparation psychologique
(mais comme ça veut dire lui téléphoner, on préfère gérer tout seul). Rien de très désinhibant pour l'instant, j'en conviens.
Seconde tentative :
Voix de jeune homme : Allô?
Pitou G : Bonsoir. Pourrais-je parler à Mme M., s'il vous plaît?
(youki! on dirait presque la réplique d'un individu téléphoniquement normé!) J.H. : Euh... oui... mais... Qui ça?
Je répète machinalement le nom de l'éducatrice, en me maudissant intérieurement d'avoir fait un faux numéro. Pourtant, quelque chose me retient au bout du fil : la gêne de mon interlocuteur me pousse à croire que je suis tombé au bon endroit.
J.H. : Le truc, c'est que je connais pas trop le nom des collègues...
(rire bête). Au fait, vous êtes au foyer Peticoeur, ici.
Pitou G : Hihihi
(petit rire débile aussi qui m'éloigne, je dois bien le reconnaître, du profil du téléphoniqueur idéal). Je suis professeur à #@°°% et j'appelle au sujet d'une de mes élèves qui...
(zut, je n'aurais pas dû dire "qui"... je ne sais pas comment finir) que...
(dont? où? Pourquoi s'arrêter en si bon chemin?). Bref, j'ai eu un message et il faut que je rappelle madame M. ou N. ou L... c'est tellement mal écrit, faut dire!
Je finis par donner le nom de la gamine. Tout va bien : il voit bien quelle éducatrice l'a en charge. C'est alors que j'entends un drôle de bruit.
Voix de femme : Allô José? c'est Gisèle! C'est pour te dire que j'ai décroché le téléphone en même temps que toi
(bah non, elle vient de le faire), alors je te le dis
(oui, merci, la précision est d'importance) José : Ah? OK. Tu sais quoi? J'avais oublié le nom d'Odile! La honte!
Pitou G :...
(il ne m'a pas oublié là? si?) José : Des fois, je me dis que j'assure pas une rame. Tu te souviens de la fois où j'ai oublié de dire au dirlo que le maire avait appelé? Hihihihi. Bon, c'est quel numéro, le secteur d'Odile? Allô?
Pitou G : oui?
Là, je sens bien qu'il est surpris d'entendre ma voix. Il devait croire que j'étais parti me casser des noix ou faire un scrabble. C'est bête, mais en découvrant que les autres ne sont pas plus doués que moi, je me suis senti gonflé d'une grande aisance dans la suite de la conversation...
Pitou G.