Quand on est un prof perfectionniste, on emprunte à notre passé l'image de ce que devrait être un cours parfait, ce truc où rien ne dépasse, ce truc dont on croit qu'il se reproduisait presque chaque jour quand nous-mêmes, nous étions collégiens. Et comme on n'y arrive pas (ma parole n'engage que moi, hein), ça agace, forcément.
Evidemment, le cours parfait a depuis belle lurette rejoint le monde des Idées, très très haut dans le ciel, où il embaume l'air de formol. Mes profs étaient-ils beaucoup plus adroits ou patients que moi? C'est plausible, mais ce n'est pas l'objet de ce billet. Il faut avouer que j'ai bien peu de souvenirs précis de ce qui se passait en cours. Cela ne veut pas dire que je n'ai pas été marqué par mon passage au collège. Bien au contraire. Mais ce n'est pas vraiment en classe que tout s'est joué pour moi.
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Mon année de 5ème, un gros morceau dans ma courte histoire. Cette poignée de mois a laissé son lot de cicatrices et apporté une belle contribution à ce que je suis devenu aujourd'hui - et pas dans ce que j'ai de meilleur, hein : la timidité, la méfiance, le doute, le cynisme (oui oui, des fois), l'angoisse et une estime de moi erratique.
Il se joue quotidiennement des drames dans la vie de nos élèves, des drames à nos yeux invisibles ou anodins. Vingt fois par jour, se nouent et se dénouent ces tragédies intimes, nourries de cruautés banales. Je ne parle pas, là, de faits gravissimes, mettons-nous d'accord : ils existent et ils détruisent plus qu'à leur tour; mais mon expérience d'enfant m'a, heureusement, épargné ceux-là. Les autres, pour légers qu'ils apparaissent, n'en sont pas moins pernicieux au tournant fragile de l'adolescence.
De cette année-là, il me reste une impression assez confuse. Je me rappelle m'être senti bien seul. Et pourtant, des fois, j'aurais aimé l'être davantage, quand les autres me persécutaient.
"Persécuter", le terme est fort; exagéré même, serait-on en droit de penser. Et pourtant, lorsqu'on vous suit à la trace, jusque dans les toilettes, vous, pauvre gosse de douze ans, pour rire de vous, sous prétexte que vous avez l'air de l'enfant qu'ils étaient encore le mois d'avant, lorsqu'on se voit comme un gibier traqué, je n'en vois pas de plus approprié. C'est vrai que j'étais discret et chétif, bien loin du profil du capitaine de l'équipe de foot, que je gardais encore pour moi mes pensées peu sages, que je n'adoptais pas leur langage fleuri. Et je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il y avait dans tout cela, informulé et inconscient (que ce soit chez eux ou chez moi), beaucoup de ce qu'on n'appelait pas encore
homophobie.
Oui, j'étais sans doute assez différent d'eux dans mon état naturel; mais après des semaines d'un tel traitement, j'étais devenu un garçon totalement à la marge. Mes résultats scolaires étaient excellents (cela n'était pas un motif supplémentaire de discrimination, dans cette classe de germanistes LV1), ce qui explique peut-être qu'aucun de mes profs n'ait levé le petit doigt. S'en sont-ils seulement rendus compte? Un gosse en souffrance n'est-il pas un gosse qui échoue? Aujourd'hui, avec quinze ans de recul, j'avoue que je serais curieux de savoir ce qui se murmurait à mon propos en salle des profs. Ont-ils vu que j'étais réellement, profondément, malheureux? Ces bonnes notes qui ont peut-être dissimulé aux adultes mon mal-être, m'ont probablement sauvé (de toute façon, qu'est-ce qu'ils auraient pu faire, les adultes?). Je me suis accroché à la réussite en attendant que ça passe - et ça a pris du temps.
Le pire, c'est que je suis sûr que dans l'esprit de mes tourmenteurs, l'amusement primait sur l'intention de nuire. Je revois encore Emmanuelle* renverser ma trousse pour la millième fois en ricanant : "Pitou G. est vraiment le souffre douleur de la classe!".
Oh, oui, ça n'a jamais été
que ça : jamais de coups, au pire des insultes. Mais c'était une pression permanente, le lot de la tête de Turc, du bouc-émissaire. Alors, bien sûr, ça se supporte, pourvu qu'on ait des amis. C'est précisément le jour où les meilleurs d'entre eux se joignent à la meute que vous perdez pied : parce que vous commencez à penser que c'est votre faute (il n'y a que les raclures qui se font lâcher par leurs copains, non?). A ce moment-là, vous êtes même obligé de commencer à mentir à vos parents : il faut bien expliquer pourquoi plus personne ne vient sonner à votre porte le matin avant d'aller au collège...
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Epilogue : L'année d'après, je me suis insensiblement reconstruit, en bénissant le rebrassage des classes, en évitant de fréquenter les jeunes premiers, leur préférant la compagnie des filles, faisant une exception pour quelques mecs pas spécialement intégrés - mais de ma cinquième, j'ai gardé la plus grande défiance vis-à-vis des mâles hétéros. Je me suis rétabli aussi, et ça n'a rien de glorieux, en infligeant à un autre ce que j'avais moi-même subi (mais bon, un mec qui aboie et qui est fan de Tintin, faut pas pousser non plus), à une échelle moindre.
Pour mettre un point final à cette histoire, je ferai un nouveau bond d'un an. A la sortie du collège, alors que je rentre chez moi, je me rends compte que Romain*, mon ancien meilleur ami, progresse au même rythme que moi sur le trottoir d'en face. C'est alors que je le vois traverser la rue et me rejoindre:
Lui : On ne va quand même pas se faire la gueule...
Moi : Moi, je ne te fais pas la gueule
(je t'évite juste comme la peste parce que tu as piétiné mon ego)Lui : Tant mieux alors.
Là, je vous dirais bien qu'il a retraversé la rue. On a plus probablement continué à parler de façon particulièrement fade, en pensant plus à la gêne qu'on éprouvait à être ensemble qu'aux platitudes qu'on échangeait. Honnêtement, les deux versions reviennent au même. Ce qui est sûr, c'est qu'on ne s'est plus jamais adressé la parole.
Cette fin pourrait sembler affligeante : il avait juste besoin d'apaiser sa conscience. Pourtant, loin de me vexer, elle m'apaise : Romain m'a laissé le rôle magnanime de celui qui pardonne; mais, surtout, après avoir mis presque autant de coeur que moi à fuir, il a implicitement reconnu qu'il s'était mal comporté.
Ce n'était donc pas ma faute... A croire que j'avais encore besoin de cette confirmation!
Pitou G.
* Par exception, les prénoms n'ont pas été modifiés. Mais je ne saurais vous dire si c'est par rancune ou, au contraire, parce qu'il y a prescription...