Le blog coruscant et capricant d'un couple de garçons en retour d'exil
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jeudi 6 mai 2010

Art premier

Voilà des siècles que Choëy n'avait pas fait parler de lui. Ce silence était devenu insupportable. J'étais en manque de fulgurances de l'esprit et de saillies métaphysiques. La perle suivante nous permettra de patienter jusqu'au prochain millénaire, tant elle est pure, ronde, parfaite :

C'est quoi l'abstrait? C'est poilu?

mardi 12 janvier 2010

Mon coeur soupire,

Parmi mes 5e, j'ai un élève hors norme.
Une perle.
Une fève.

Le pauvre n'a pas beaucoup de chance. Déjà il a un prénom de Dalton (mais il ne s'appelle pas Äverell). - ce qui n'aide pas - et pour de nombreuses raisons personnelles sinistres dans l'ensemble, cherche de toute évidence à attirer l'attention par son comportement.

Imaginez un visage extrêmement mobile, s'agitant d'expressions caricaturales. Imaginez une démarche, des gestes théâtraux.

Ajoutez une voix étrange, qui vire souvent dans les aigus. Voilà, c'est Joëy. Mais comme il est un peu dyslexique, il prononce "Tchoëy".

Il parle de lui à la troisième personne. Comme Dobby.

Et l'on ne sait jamais ce qu'il va dire/faire/écrire.
Au début, je l'ai beaucoup repris, grondé, puni. Mais en vain. Le fourbe - ou l'innocent - j'hésite encore - jure ses grands dieux qu'il a compris et qu'on ne l'y reprendra plus. Et d'ailleurs, il fait des efforts, mais c'est plus fort que lui, son ingénuité et son sens du show le reprennent toujours.

Quelques brèves (et l'écrit ne rend pas toute la puissance du spectacle vivant, croyez-moi):
- Pour les erreurs d'orthographe, j'ai tracé de petits bâtons sur vos copies.
- C'est quoi un bâton?

Au cours d'une leçon de vocabulaire sur la composition des mots:
- Mais alors, Choëy, il a un suffixe?

Lisant une phrase, il remplace "déménageur" par "démangeur". Je le corrige et il sort:
- Ah oui, c'est un gitan, un déménageur, quoi... Mais j'en ai dans ma famille alors respect!"

Au milieu de rien:
- C'est qui qui a inventé le français? C'est vous?
Plusieurs élèves:
- Charlemagne!
- Napoléon!
- Non c'est toi Choëy!
- Mais non, ils sont morts! Et moi j'étais pas né.

-Reprenons donc le présent de l'indicatif.
- C'est qui?

Dans une séquence sur les récits de chevalerie, j'ai donné à apprendre deux strophes d'une poésie De Bernard De Ventadour, "Mon coeur soupire..."
Choëy m'a donné bien des occasions de soupirer.
La première fois, il n'arrivait pas à garder son sérieux, pouffait puis fustigeait ses camarades évidemment déridés par ses grimaces clownesques.
- Attendez , Monsieur, c'est l'émotion, y a trop de pression! a-t-il conclu alors que je le renvoyai à sa place.
Hier, Choëy avait une belle écharpe violette, avec laquelle il ne cessait de jouer. Avant de quitter sa place, il l'installe sur sa chaise et, lui faisant un signe de l'index, dit: "Pas bouger!"
Pour ne pas se déconcentrer, il s'est placé face au tableau. Las... cela ne l'a pas empêché de se retourner pour réclamer du calme et invectiver Séraphin, pourtant retourné pour ne pas céder au fou rire:
- Ça suffit Séraphin, tu te calmes! Choëy, y peut pas réciter!
Il a finalement pu réciter, cahin caha. Il maîtrisait presque le texte, au moins la première strophe. A la fin du poème, un blanc.
(à voix basse)
- Comment il s'appelle?...
(plus bas)
- Jean-Claude?
Comment ne pas pleurer... de rire ou de désespoir? De retour à sa place, il empoigne son écharpe et me propose:
- Je peux le faire avec ça? (il la met sur ses yeux)
- Tu veux réciter le poème les yeux bandés?
- Choëy peut?
- Non.
Aujourd'hui, pour son troisième passage, il était plus motivé que jamais, avant même de rentrer en classe. Je l'ai tout de même fait patienter, préférant laisser à ses camarades une chance de passer dans le calme. Et là, le Miracle a eu lieu. Face à la classe silencieuse, Choëy a récité parfaitement. Grisé par la situation, il oublie juste les deux derniers vers. Ses camarades applaudissent - personne n'a noté l'oubli. Grand prince, je lui demande de recommencer la deuxième strophe. Il s'exécute, sans accroc, et au moment d'énoncer le nom du poète:
- Vernard de Bentatour


De bonne foi, sans tromperie,
J'aime la plus belle et meilleure.
Mon coeur soupire, mes yeux pleurent,
De trop l'aimer pour mon malheur.
Mais qu'y puis-je si l'amour m'a pris,
Si la prison où il m'a mis
A pour seule clé la merci
Qu'en elle je ne trouve point?

Cet amour me blesse le coeur
D'une saveur si gente et douce
Que si cent fois par jour je meurs
Cent fois la joie me ressuscite.
C'est un mal de si beau semblant
Que je le préfère à tout bien,
Et puisque le mal m'est si doux,
Quel bien pour moi après la peine!

Bernard de Ventadour
Pitou Ventadour

mercredi 16 septembre 2009

Les viiiignettes d'Heidi Di

Le suspense aura duré presque jusqu'au bout, cette année. Les plans que j'avais échafaudés pour rester à Haquenée ont échoué, et j'ai laissé place à un stagiaire comblé par son tuteur. Le 26 août, j'ai reçu deux arrêtés du Recto-rat, m'affectant sur deux collèges de la ville (dont celui où j'étais il y a deux ans), avec un reliquat de quatre heures qui s'est réduit à deux et demi puis à zéro en deux jours: "ah, il vous reste des heures, tant mieux, il me fallait quelqu'un pour boucher les trous!" m'a dit en substance la sous chef du collège Hautdupanier, "Vous allez donc avoir une sixième et... cinq heures de soutien!". Ô joie et bonheur, me voilà promu prof de remédiation/remise à niveau-en confiance. La gentille jeune collègue me prévient le jour de la prérentrée: "C'est pas vrai, ils t'ont refilé mon emploi du temps... tu vas voir, ça c'est superpénible!" Car en sus de mes trois heures de soutien 6e "normal", avec des gnomes un peu quiches mais pas trop, je vais aussi assurer les cours de "soutien renforcé" auxquels ont droit les plus brillants spécimens de 5e et 4e. Il est vrai que pour cela on les prive du plaisir des Heidi Di (comme dirait G., en France on n'a pas de pétrole mais on a des IDD*.)
Je ne devrais pas me plaindre: je découvre le meilleur collège de la ville, je ne ferai pas de route cette année encore, et mes deux établissements sont pilotes pour les TICE et l'ENT**. Plus de billet d'appel, plus de carnet de notes, bientôt plus de feutres pour les tableaux (à Hautdupanier, je projette tout avec grâce par l'élégance de mon vidéoprojecteur plafonnisé qui s'allume d'une délicate pression du doigt... La classe américaine.)
Le retour au collège Léonardo Di Caprio s'est passé sans heurt, je connais les lieux et les gens (dont ma chère Vénitienne). J'ai hérité de deux 5e présentant chacune d'intéressants demi gnomes. Dans l'une j'ai un Blanc-bec atteint de logorrhée:
- Nous travaillerons en séquences, qui sont l'équivalent d'un chapitre, et devrions en faire six ou sept dans l'année...
- Mais Monsieur c'est pas normal, en 6e on en a fait douze des séquences, alors en 5e normalement on devrait en faire plus parce que la 5e c'est plus dur que la 6e...
Il va sans dire que j'ai coupé court à son délire verbal mais endiguer le flot de son discours a nécessité un virulent "ta-gueule" pédagogique.
Dans l'autre, j'ai remporté le pomponneau de la pomponnette, la fève, j'ai nommé Äverell. Äverell a un prénom américain, avec un tréma improbable. Äverell a commencé à grandir mais a encore une voix haut perché, qui s'envole dans les aigus quand il s'excite (tout le temps).
Äverell donne toujours l'impression de se foutre de toi, mais en fait il n'en fait pas exprès, il a juste un sens inné du ridicule. Morceaux choisis, toujours sans aucun esprit d'à propos, en général quand tout le monde travaille en silence:
- Monsieur, pourquoi dans "vignette" on entend un "i"? Viiiiiiiignette!
Ou encore:
-Monsieur, c'est vrai que vous pouvez vous fâcher très gravement?
- Tu veux tenter?
(se reculant, en ouvrant de grands yeux)
- OH NON ALORS!

Une perle. Promis, cette année, je les collectionne et je vous fais un beau collier.

V.

* Pour les non profs, il s'agit d'une idée sympa qui s'apprête à disparaître: deux matières, qui s'articulent autour d'un thème et d'un projet fédérateur, si possible porté par les élèves. Bon, ça a parfois donné des trucs improbables ("le pli et le drapé", testé par G.) ou carrément invraisemblables comme l'IDD Français-techno "Presse-purée"... Toutefois, il faut voir l'excellent collège Clisthène, à Bordeaux ou tous les élèves travaillent sur un thème différent à chaque période, en interdisciplinarité.
** En fait non, les non profs, devinez ce que veut dire l'acronyme et sans tricher! Une photo d'un truc à gagner avec une recette de muffins. Ou les vrais muffins faits maison, mais on ne livre pas.